Langues au Pakistan

 

Les langues nationales du Pakistan

Avec ses 141,9 millions d'habitants, le Pakistan compte une soixantaine de langues. Les plus importantes, celles parlées par plus d'un million de locuteurs, sont pour la plupart des langues indo-iraniennes sauf le brahui (de langue dravidienne), le penjabi (28,1 %), le sindhi (11,9 %), l'ourdou (7,5 %), le saraiki, une forme de penjabi (9,8 %), le pashtou (8,4 %), le baloutchi (3,5 %), le brahui (1,2 %), le kagani (1,2 %), le tadjik (0,7 %), etc. En somme, la langue la plus largement parlée est le penjabi (30 millions de locuteurs), suivie du sindhi (16,5 millions), du saraiki (15 millions), de l'ourdou (10,7 millions), du pashtou (9,5 millions) et du baloutchi (5 millions). 

Pourtant, c'est l'ourdou (7,5 %) qui est devenu l'une des langues co-officielles avec l'anglais, la langue de l'ex-colonisateur. Il n'y a pas d'anglophones au Pakistan, mais toutes les élites instruites et cultivées savent parler et écrire en anglais.

 

 

Les langue nationales régionales

Dans la province du Penjab, le penjabi est la principale langue parlée (avec le saraiki), tout en demeurant la langue la plus utilisée comme langue maternelle au Pakistan. Dans la province du Sind, 16,8 millions de personnes (sur 24), soit 70 %, parlent le sindhi, ce qui a pour effet de rendre cette langue co-officielle avec l'ourdou dans cette région. 

Dans la province du Baluchistan, le baloutchi, le pashtou et le brahui demeurent généralement les langues d'usage, mais l'ourdou est la langue officielle. 

Dans la province de la Frontière du Nord-Ouest, le baloutchi et le pashtou sont les langues principales; encore aujourd'hui, certains demandent que le pashtou soit déclaré co-officiel avec l'ourdou, mais jusqu'ici cette demande est demeurée sans réponse et seul l'ourdou a acquis le statut de langue officielle. 

Dans l'Azad Kashmire, territoire contrôlé par le gouvernement fédéral, c'est le kashmiri qui est principalement utilisé, même si l'ourdou reste la langue officielle. L'ourdou est parlé partout comme langue seconde, même s'il ne s'agit que de 7,5 % de la population du Pakistan qui le parle comme langue maternelle. Toutes les langues minoritaires sont très anciennes et restent encore très fortes à l'oral dans le pays. 

En général, c'est l'analphabétisme de leurs locuteurs qui «tue» ces langues régionales plutôt que leur statut de minoritaire. Depuis la partition de 1947, les langues écrites comme le penjabi, le pashtou, le baloutchi, le brahui, le saraiki, etc., ont perdu beaucoup de leur importance. Seuls le sindhi et l'ourdou se sont maintenus.

Pa ailleurs, on peut se demander comment il se fait que, de toutes les langues régionales, seul le SINDHI a acquis un prestige et un statut différent des autres langues (baloutchi, penjabi, pashtou, etc.). Le sindhi est, en effet, la seule langue régionale a avoir acquis un statut officiel reconnu à la fois par le gouvernement fédéral et la Constitution. Ceci est dû au fait que le chef du gouvernement fédéral (Zulficar Ali Bhutto), au moment de la promulgation de la Constitution de 1973, était un Sindhi et jouissait d'une popularité exceptionnelle dans tout le pays. Il était facile pour lui de favoriser et sa langue et sa province d'origine. 

Ce fait illustre qu'au Pakistan il y a une «ethnicisation» de la politique en général. Ainsi, dans la province du Sind, les Sindhis ont peur de perdre leur majorité démographique depuis l'arrivée massive des immigrants musulmans venus de l'Inde et des autres provinces pakistanaises. Les «étrangers» sont très mal acceptés et des problèmes ethniques surviennent, notamment à Karachi, la capitale du Sind. Dans toutes les autres provinces, seul l'ourdou est reconnu comme langue officielle.
 

 

Province

Capitale

Langues nationales

Langues officielles

Baluchistan

Quetta

baloutchi pashtou 
brahui

ourdou

Penjab

Lahore

penjabi
 saraiki

ourdou

Sind

Karachi

Sindhi

sindhi
ourdou

Frontière du Nord-Ouest

Peshawar

baloutchi
pashtou

ourdou

  

L'unité nationale et l'ourdou

Quant à l'ourdou, il constitue l'une des 12 langues les plus importantes du sub-continent indien avec l'hindi. L'ourdou et l'hindi ne forment en réalité qu'une seule et même langue, mais l'hindi s'écrit avec l'alphabet dévanâgari et l'ourdou avec l'alphabet arabe. Ce sont des raisons religieuses et politiques qui ont favorisé cette répartition: les Pakistanais sont musulmans et voulaient se distinguer des Indiens à majorité hindoue. 

Avant le XIXe siècle, l'hindi et l'ourdou n'existaient même pas, ils se sont formés au cours du XIXe siècle dans le nord de l'Inde par des soldats et commerçants qui tentaient de trouver une langue de communication commune. D'ailleurs, à cette époque, on ne parlait que d'hindoustani en se référant à la langue commune qui allait donner naissance, à la suite de tensions de plus en plus fortes entre les communautés musulmane et hindouiste, à l'ourdou et à l'hindi. En 1947, l'ourdou est devenu la langue officielle du Pakistan, l'hindi, celle de l'Inde.

Les différences entre les deux langues ne sont pas seulement d'ordre de l'écriture (alphabet dévanâgari pour l'hindi et alphabet arabe pour l'ourdou) mais aussi d'ordre culturel. Elles reflètent des divergences religieuses et politiques, dans la mesure où l'ourdou est associé à l'islam et l'hindi à l'hindouisme. Depuis la partition de 1947, les différences entre les deux langues ont tendance à s'accuser et à se transposer sur le plan lexical, notamment au niveau de la création néologique. Ainsi, l'hindi tend de plus en plus à avoir recours au sanscrit, la langue mère, pour former de nouveaux mots. De son côté, l'ourdou aurait tendance à se «purifier» et à emprunter largement au persan, lui-même largement imprégné d'emprunts arabes. Ce fonds persan est resté très longtemps productif en hindoustani sous la domination britannique, mais est délaissé de plus en plus par l'hindi depuis la partition.

Le choix de l'ourdou comme langue officielle

Étant donné que le Pakistan est aux prises avec de multiples tensions sécessionnistes découlant des nombreuses ethnies composant le pays, la tâche principale des gouvernements pakistanais, par ailleurs souvent contrôlés par les Ourdous et les Sindhis, a toujours été de promouvoir l'unité nationale constamment menacée. C'est pour cette raison que l'ourdou a été choisi comme instrument de l'unité nationale, d'autant plus que cette langue jouissait d'un grand prestige (avec l'hindi), qui lui venait de son statut en Inde, et possédait une tradition écrite très développée. En fait, l'ourdou était déjà, au moment de la partition, une langue supra-ethnique et un véhicule linguistique perfectionné et développé.

En 1947, il était impensable de songer à un multilinguisme officiel au Pakistan étant donné le grand nombre de langues alors qu'aucune n'était majoritaire à l'échelle du pays. De plus, il était impossible de «venir à bout» des langues nationales parlées par des millions de locuteurs. La solution la plus sage a semblé de conserver l'anglais comme langue officielle, statut dont cette langue s'était fort bien acquitté jusque là. C'est pourquoi la Constitution de 1973, suspendue puis restaurée en 1985, semble permettre le multilinguisme. En effet, l'article 28 déclare ce qui suit:

 

Sous réserve de l'article 251, tout groupe de citoyens ayant une langue, une écriture ou une culture distinctes aura le droit de les préserver et d'en faire la promotion et, sous réserve de la loi, de fonder des établissements à ces fins.

Cependant, deux langues seulement sont prévues pour être utilisées à des fins officielles: l'ourdou, parlé par 7,5 % de la population, et l'anglais, la langue de l'ancien colonisateur. Autrement dit, de toutes les langues nationales du pays, c'est l'ourdou qui a été choisi à des fins officielles. Ainsi, on peut lire à l'article 251:

 

1) La langue nationale du Pakistan est l'ourdou, et des dispositions seront prises pour qu'elle soit utilisée aux fins officielles et à d'autres fins dans les 15 années qui suivent la date de la promulgation.

2) Sous réserve de la clause 1), la langue anglaise pourra être utilisée à des fins officielles jusqu'à ce que les dispositions nécessaires aient été prises pour qu'elle soit remplacée par l'ourdou.

3) Sans qu'il soit porté atteinte au statut de la langue nationale, une assemblée provinciale peut, par une loi, prendre des dispositions pour enseigner, promouvoir et utiliser une langue provinciale en plus de la langue nationale.

On constatera que la clause 3 laisse entendre qu'il est possible de rendre co-officielle une autre langue en plus de l'ourdou dans une province. Pour le moment, seule la province du Sind dans le Sud-Est a pu se prévaloir de cette disposition. En effet, dans le Sind, l'ourdou et le sindhi sont les langues co-officielles de la province. Dans les autres provinces, rappelons-nous que seul l'ourdou jouit du statut de langue officielle.

 

La politique d'assimilation

La politique des gouvernements pakistanais consiste à ignorer (exception faite pour le sindhi) sans les réprimer les langues régionales pour imposer et favoriser la seule langue supra-régionale: l'ourdou. Les deux langues utilisées lors des débats au PARLEMENT d'Islamabad sont l'ourdou (surtout) et l'anglais, mais les lois sont généralement rédigées en anglais, souvent traduites en ourdou; en ce cas, la version anglaise fait foi en cas de conflit d'interprétation. Dans le province du Sind, les langues de la législature sont l'ourdou et le sindhi, mais c'est cette dernière langue qui demeure pratiquement seule utilisée. Dans les autres provinces, les parlements de Quetta, Lahore et Peshawar, l'unique langue de la législature reste l'ourdou.

Dans les TRIBUNAUX, l'ourdou et l'anglais sont les langues les plus couramment employées, sauf dans la province du Sind (en sindhi). En cas de force majeure (une personne ne parlant pas l'ourdou), on a recours aux autres langues du pays grâce à la présence d'un interprète. Soulignons que les documents judiciaires écrits préparés par la cour sont toujours en anglais (sauf dans le Sind). Dans les zones tribales appelées «Tribal reas» de la province de la Frontière de l'Ouest, le système judiciaire n'est plus sous la tutelle de l'administration provinciale et les langues utilisées sont alors celles de la tribu (cas de force majeure).

Si l'anglais accapare beaucoup de fonctions dans la législature et dans le domaine judiciaire, il n'en est pas de même dans l'ADMINISTRATION PUBLIQUE auprès des citoyens. Les communications orales se déroulent généralement en ourdou, rarement en anglais, souvent dans la langue maternelle des habitants d'une région, particulièrement en penjabi, en baloutchi, en saraiki, en pashtou, etc. Les missives officielles destinées à l'ensemble de la population sont bilingues (anglais-ourdou), sauf pour les Pakistanais du Sind, qui les reçoivent toujours en sindhi et en ourdou. Les ministères de l'Agriculture et de l'Intérieur sont multilingues, c'est-à-dire que les fonctionnaires fédéraux communiquent oralement dans la langue maternelle des habitants d'une région donnée. Cette situation se répète dans les administrations provinciales, municipales et les hôpitaux dans tout le pays. Il faut dire que l'analphabétisme est assez répandue dans le pays et qu'il est illusoire de précéder autrement. Ce «portrait» de la langue des services gouvernementaux paraît totalement différent dans la province du Sind puisque les Sindhis ne communiquent que dans la langue nationale locale; même le gouvernement central d'Islamabad se plie à cette réalité dont les dispositions constitutionnelles sont précises à ce sujet.

Dans le domaine de l'ÉDUCATION, les langues locales ont tendance à être ignorées, sauf à la maternelle, parce qu'il est impossible de faire autrement. De plus, selon le gouvernement fédéral, il n'existerait aucune demande populaire concernant l'enseignement primaire des langues régionales. La plupart des parents exigeraient que leurs enfants apprennent d'abord l'ourdou et l'anglais.

Au début des années quatre-vingt-dix, le gouvernement provincial du Baluchistan a tenté d'implanter un enseignement primaire en baloutchi, en pashtou et en brahui. On s'est rendu compte qu'on manquait de professeurs sachant écrire ces langues, qu'on ne disposait pas de livres scolaires (sauf en ourdou et en anglais), que la grande majorité des membres de l'Assemblée législative du Baluchistan ne savaient même pas écrire leur propre langue maternelle.

Il est vrai que l'analphabétisme dans les langues régionales est chronique au Pakistan. Étant donné les conditions minables dans le secteur de l'éducation en général et l'absence d'infrastructure efficace, de livres, de matériel pédagogique et surtout de ressources financières, étant donné le grand nombre des langues au Pakistan et étant donné que la langue officielle nationale est l'ourdou, la seule possibilité actuelle est laissée à l'ourdou. De toute façon, il semble que, dans la plupart des cas, seuls les volumes en ourdou et en anglais sont disponibles. De plus, il paraîtrait que la population n'a jamais demandé (?) de débat public sur la question de l'enseignement des langues régionales. Tout au plus, fait-on savoir, dans les officines fédérales, que les langues régionales pourraient être enseignées comme matière culturelle, mais que l'ourdou doit toujours rester la langue du «patriotisme pakistanais», un peu comme le rôle joué par l'anglais aux États-Unis.

Durant tout le primaire, l'ourdou demeure la seule langue d'enseignement, mais au secondaire l'anglais vient s'ajouter sans supplanter l'ourdou qui, pour sa part, devient subordonné à l'anglais dans les universités. Évidemment, dans la province du Sind, les parents ont le choix d'envoyer leurs enfants dans les écoles ou l'enseignement est dispensé en sindhi ou en ourdou; la plupart des Sindhis choisissent le sindhi jusqu'à la fin du primaire pour passer à l'anglais et à l'ourdou au secondaire. Mais les Penjabis, les Pashtous ou les Baluchis qui habitent le Sind choisissent l'ourdou. Dans les écoles primaires dont l'enseignement se fait en sindhi, l'ourdou demeure obligatoire comme langue seconde.

 

Du côté de la VIE ÉCONOMIQUE, la situation paraît relativement complexe. Comme il n'existe aucune réglementation à ce sujet, les Pakistanais vaquent à leurs affaires régionales dans leur langue maternelle, selon les régions et les provinces: sindhi, baloutchi, pashtou, penjabi, etc. Cependant, dès qu'on se situe à l'échelle nationale, l'ourdou et l'anglais occupent toute la place. Il en est ainsi de l'affichage public des services gouvernementaux, des banques, des corporations et autres organismes ou sociétés commerciales. Dans les quatre provinces, les raisons sociales des sociétés locales peuvent être bilingues: anglais-ourdou, anglais-penjabi, anglais-sindhi, anglais-pashtou, anglais-baloutchi (plus rarement). En fait, l'anglais et l'ourdou demeurent les deux grandes langues de la vie économique du pays.

Du côté des médias, les grandes langues du pays disposent de radios locales diffusant dans les langues régionales. La situation est plus problématique dans les médias écrits. Seuls les journaux écrits en ourdou ou en anglais sont suffisamment répandus dans le pays. Les journaux écrits, par exemple en penjabi ou en baloutchi, sont le plus souvent des traductions ou des copies conformes des journaux nationaux.

 


 
Depuis 1947, l'ethnie ourdoue a exercé un rôle politique prépondérant au Pakistan. Il en a découlé une expansion considérable de l'ourdou comme langue nationale au point où c'est l'anglais qui a même reculé. De toutes les langues du Pakistan, seul l'ourdou a progressé et plusieurs langues nationales (baloutchi, pashtou, penjabi, saraiki) ont été délaissées, particulièrement dans l'écriture. Si l'on fait exception du sindhi, toutes les langues locales ont périclité au profit de l'ourdou, la situation dans le monde scolaire étant particulièrement troublante à cet égard. C'est là l'effet d'une politique linguistique destinée à supplanter définitivement les langues régionales. Il est pour le moins surprenant, par exemple, que les 30 millions de Penjabis, les 15 millions de Saraikis et les 10 millions de Pashtous acceptent si facilement la dévalorisation sociale de leur langue. En d'autres termes, il s'agit d'une politique d'assimilation pas mal bien réussie puisque les locuteurs de ces langues en viennent à considérer que les langues supra-régionales sont moins importantes et qu'il est préférable d'utiliser l'ourdou (surtout) et l'anglais dans toutes les manifestations officielles du pays.

 

  Bibliographie 

 GAUTHIER, François, Jacques LECLERC et Jacques MAURAIS. Langues et constitutions, Montréal/Paris, Office de la langue française / Conseil international de la langue française, 1993, 131 p.      LECLERC, Jacques. Les droits linguistiques dans 129 États du monde, tome I: «Description schématique par pays», Montréal, rapport déposé à l'Office de la langue française, 1992, 392 p.        LECLERC, Jacques. Les droits linguistiques dans 129 États du monde, tome II: «Description thématique», Montréal, rapport déposé à l'Office de la langue française, 1992, 402 p. 

 

 

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