L'Inde à la recherche d'alliés en Asie

 

          Par JYOTSNA SAKSENA

 

          DEPUIS le début de la décennie, la diplomatie indienne, inscrite auparavant dans le cadre d'un monde

          bipolaire régi par l'affrontement Est-Ouest, doit s'adapter à la nouvelle donne internationale. Ce

          changement n'est pas aisé pour un pays qui avait acquis, à la faveur du clivage Est-Ouest, une importance

          sur la scène mondiale dépassant largement sa force économique et militaire grâce, notamment, à sa

          politique de non- alignement et à son rôle au sein du mouvement des non-alignés, désormais marginalisé. Il

          l'est d'autant moins que l'Inde pèse très peu dans l'économie mondiale, alors que l'intégration dans le

          marché global est désormais considérée comme un critère déterminant de puissance.

 

          Soucieux de sauvegarder ses positions et son influence dans le monde, New Delhi recadre donc sa

          diplomatie en fonction d'abord de ses réformes économiques, qui visent à combler le retard du pays. Cela

          se traduit par la prise en compte de la suprématie du monde occidental, notamment des Etats-Unis, par le

          rétablissement, sur d'autres bases, de rapports actifs avec la Russie et par des efforts tenaces, d'une part

          pour rompre son isolement à l'égard de l'Asie orientale et, d'autre part, pour améliorer ses relations avec

          ses voisins du sous-continent afin d'y structurer un ensemble économique régional efficace.

 

          Cependant, cette diplomatie « économique et commerciale » n'empêche nullement l'Inde d'affirmer dans les

          forums internationaux, voire dans ses relations bilatérales, sa conception du monde et des relations

          internationales, de défendre ce qu'elle estime être son intérêt national et d'oeuvrer pour l'établissement d'un

          équilibre de puissance qui lui soit favorable dans sa région et dans le monde. En d'autres termes, le facteur

          géopolitique n'est jamais absent de ses calculs, et sa diplomatie n'est pas une diplomatie de la

          « soumission » au diktat économique.

 

          Depuis 1991, New Delhi s'est prioritairement employé à améliorer ses relations avec Washington. Les

          bases en étaient jetées dès 1985 avec le début de la libéralisation de l'économie. Les Etats-Unis sont ainsi

          devenus son premier partenaire commercial, et les entreprises américaines ont commencé progressivement

          à investir. Cette tendance est devenue massive à partir du tournant libéral pris par l'économie en 1991. Le

          commerce entre les deux pays atteint le chiffre de 9 milliards de dollars par an. Les Etats-Unis assurent

          désormais respectivement plus de 10 % des importations et près de 20 % des exportations indiennes. Ils

          sont aussi le premier investisseur, leurs investissements directs étant passés de moins de 89 millions de

          dollars en 1989 à 2 milliards de dollars en 1996 (1). Ils interviennent également pour que les institutions

          financières, où leur poids est prépondérant, octroient une aide substantielle pour les réformes économiques

          entreprises par New Delhi. Ce rapprochement économique a son pendant sur le plan politique et militaire.

          Fait nouveau, des manoeuvres navales conjointes ont eu lieu en 1992 et en 1995.

 

          Cependant, cette embellie n'est pas exempte de nuages. Des divergences existent entre les deux pays

          concernant le programme nucléaire et spatial de l'Inde, que celle-ci considère comme gage de son

          indépendance, de sa sécurité et de son influence régionale, voire mondiale. Malgré tout le poids de la

          diplomatie américaine, New Delhi n'a consenti à signer ni le traité de non-prolifération nucléaire, prorogé

          indéfiniment en 1995, ni le traité pour l'interdiction totale des essais nucléaires conclu l'an dernier (2). Elle

          poursuit son programme de missile balistique à portée intermédiaire nonobstant la décision américaine de

          suspendre les exportations destinées à l'Indian Space Organization et de contraindre Moscou à ne pas

          livrer à New Delhi les moteurs cryogènes promis et nécessaires pour le lancement de satellites.

 

          Les sujets d'irritation existent également sur les questions des droits de l'homme au Cachemire et sur le

          problème de la libéralisation du commerce. Washington a condamné l'Inde, signataire de l'Accord général

          sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) et membre de l'Organisation mondiale du commerce

          (OMC), pour le non- respect des droits de propriété intellectuelle sur la fabrication des médicaments et sur

          la réduction asymétrique des droits de douane. Sur l'ensemble de ces questions sensibles, l'Inde n'est pas

          prête à « lâcher », considérant, à l'instar de la Chine, qu'à l'heure de la « géo-économie » le vaste marché

          qu'elle constitue lui permet de défier la superpuissance américaine.

 

          L'Inde appelle de ses voeux un monde multipolaire qui lui permettrait non seulement de bénéficier d'une

          plus grande marge de manoeuvre, mais qui correspondrait mieux à sa conception des relations

          internationales, fondée sur l'égalité entre les Etats développés et ceux en voie de développement. Dans

          cette optique, New Delhi accueille favorablement la formation de divers pôles de pouvoir et déploie des

          efforts pour diversifier ses relations avec eux. Elle croit fermement que la fin de l'URSS ayant détruit le

          ciment de l'unité occidentale, elle pourra jouer sur les antagonismes économiques et les divergences

          politiques entre les Etats-Unis, l'Europe et le Japon. C'est dans ce cadre que se situe son intense activité

          diplomatique envers l'Union européenne.

 

          Elle soutient ainsi l'intégration européenne, qui s'accélère depuis le traité de Maastricht, l'Europe étant son

          premier partenaire commercial et économique. Elle a conclu un accord avec l'Union européenne en

          décembre 1993 qui prévoit la reconnaissance par les deux parties de leur statut réciproque de « nation la

          plus favorisée », la suppression progressive des barrières douanières, des mesures anti-dumping, etc. Pour

          l'instant, l'enjeu de ces relations reste essentiellement économique, mais l'Inde ne désespère pas d'y inclure

          une dimension politique.

 

          Dans le même temps, elle entend développer ses relations avec la Communauté des Etats indépendants

          (CEI), surtout avec la Russie. Cet objectif reste essentiel, ne serait-ce que parce qu'elle ne peut se passer

          des pièces de rechange pour ses équipements militaires, qui sont à 70 % d'origine soviétique. New Delhi

          est convaincu que, demain, la Russie sera de nouveau une grande puissance. Au demeurant, elle partage

          avec Moscou certains intérêts géostratégiques. Ensemble, les deux pays souhaitent la stabilisation politique

          des Républiques de l'Asie centrale et veulent se prémunir de l'émergence d'un vaste espace islamique qui

          ferait le jeu d'Islamabad tout en aggravant les tensions intercommunautaires et les tendances centrifuges en

          Inde. Enfin, New Delhi ne peut se laisser prendre de vitesse par le Pakistan, qui bénéficie dans la région de

          la proximité géographique, culturelle et religieuse, et participe aux organismes régionaux de coopération

          économique, certes peu efficaces, mais dont sont exclus les Indiens.

 

          L'Inde est parvenue, après une période de flottement, à retrouver un nouveau rapport spécial avec la

          Russie. M. Boris Eltsine s'est rendu en Inde en 1993. A cette occasion, plusieurs accords concernant la

          coopération militaire, culturelle et scientifique ont été signés, et un épineux contentieux ayant trait au taux de

          change et au problème de la dette indienne réglé. De même, le traité d'amitié de 1971, reconduit en 1991

          par M. Mikhaïl Gorbatchev, a été prorogé, quoique débarrassé de ses dispositions concernant la défense

          mutuelle. L'année suivante, le premier ministre indien d'alors, M. Narasimha Rao, a paraphé une déclaration

          à Moscou soulignant les défis posés aux grands Etats multiethniques, multiculturels et plurireligieux tels que

          l'Inde et la Russie, et la nécessité de les relever.

 

          Les relations indo-russes bénéficient actuellement des rapports personnels du premier ministre, M. Inder

          Kumar Gujral, établis lorsqu'il était ambassadeur à Moscou (1976-1980), avec beaucoup de ses

          interlocuteurs, notamment avec son homologue, M. Evgueni Primakov. Le soutien de la Russie aux

          positions indiennes sur le dossier du Cachemire et sur la candidature de l'Inde à un siège permanent au

          Conseil de sécurité de l'ONU a été confirmé, tout comme son engagement de ne pas livrer au Pakistan des

          équipements militaires susceptibles de modifier l'équilibre des forces dans le sous-continent. Dans le cadre

          d'un accord de coopération militaire signé en 1994, la Russie doit livrer une quarantaine d'avions Sukoi 40

          à New Delhi. Répondant aux préoccupations indiennes concernant la vente de chars ukrainiens à

          Islamabad, Moscou aurait même pris l'engagement de « prendre des mesures nécessaires pour

          sauvegarder les intérêts de sécurité de l'Inde (3) ». Il faut noter cependant que le commerce entre les

          deux pays ne progresse que lentement, n'ayant pas encore retrouvé son niveau de 3 milliards de dollars

          atteint en 1990.

 

          Par rapport à l'Asie orientale, l'Inde a principalement deux préoccupations. D'une part, elle constate son

          retard économique et son isolement par rapport à cette zone de forte croissance. D'autre part, elle prend

          en compte la force économique et militaire de la Chine, rivale et ennemie de longue date. Elle répond à ce

          double défi en nouant des contacts bilatéraux avec les différents Etats de la zone et en faisant du lobbying

          pour entrer dans les regroupements économiques régionaux. Avec la Chine, l'objectif est, en outre, de

          régler le contentieux frontalier qui remonte aux années 50. Dans les deux cas, les progrès sont réels, mais

          restent limités.

 

          Ainsi, New Delhi ne fait pas partie du Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) qui

          regroupe dix-huit pays (Japon, Chine et Etats-Unis compris) de la région. A l'Association des nations de

          l'Asie du Sud-Est (Asean), l'Inde n'a réussi à obtenir que le statut de « partenaire de dialogue ». Enfin, elle

          n'a pas participé au sommet de Bangkok de mars 1996 qui a réuni les représentants de l'Asean, du Japon,

          de la Chine, des Etats-Unis et de l'Union européenne. Son objectif prioritaire dans cette zone reste donc la

          levée de l'interdit qui la frappe, la reléguant au statut de puissance de l'Asie du Sud.

 

          Avec la Chine, le rapprochement a bénéficié des craintes que ressentent les deux puissances régionales

          devant un monde unipolaire sur le plan militaire. Lors de la visite effectuée en Inde en 1993 par le premier

          ministre chinois, M. Li Peng, les deux pays ont exprimé leur volonté d'oeuvrer pour un nouvel ordre

          économique international et de s'opposer à la domination d'un seul pays. Le commerce sino-indien a

          franchi, pour la première fois, le milliard de dollars en 1995. Cependant, New Delhi n'oublie pas qu'en

          termes géopolitiques les deux géants asiatiques restent des rivaux, et leur coopération n'élimine pas la

          méfiance réciproque. D'autant plus que Pékin poursuit son programme de modernisation militaire,

          notamment navale, tout autant que sa coopération dans ce domaine avec le Pakistan.

 

          La méfiance est de règle aussi en Asie du Sud, New Delhi n'ayant jamais réussi ni à éliminer les causes de

          tensions et de malentendus, ni à imposer totalement son point de vue, même aux Etats infiniment moins

          puissants qu'elle, ni à répondre au défi posé par le Pakistan, qui menace le statu quo dans le sous-continent.

          Ces sentiments, en partie liés aux tentatives de l'Inde d'affirmer son hégémonie régionale au cours des

          années 70 et 80, contrecarrent les objectifs de l'Association sud-asiatique de coopération régionale (Saarc)

          (4).

 

          Fondée en 1985, cette organisation est longtemps restée peu opérationnelle. Devant les piètres résultats de

          cette démarche, le gouvernement de M. Deve Gowda (juin 1996-avril 1997) devait changer de

          perspective. Son ministre des affaires étrangères, M. Inder Kumar Gujral, lançait l'idée que c'était à l'Inde,

          en tant que puissance dominante du sous-continent, de faire des concessions unilatérales à ses voisins.

          Cette « doctrine Gujral » a déjà porté ses premiers fruits. En décembre 1996, l'Inde et le Bangladesh ont

          conclu un accord sur le partage des eaux du Gange, différend majeur entre les deux pays depuis deux

          décennies. L'Inde a accepté de dissocier ce problème de celui du droit de transit à travers le Bangladesh

          qu'elle exige pour accéder à ses territoires enclavés du Nord-Est. Dacca semble désormais enclin à

          accepter cette demande.

 

          Avec les autres Etats du sous-continent, l'Inde n'a pas de problème majeur. La nomination de M. Inder

          Kumar Gujral comme premier ministre a été d'autant mieux accueillie au Sri Lanka qu'il avait accepté, en

          tant que ministre des affaires étrangères en 1989, la demande de Colombo de rapatrier les forces armées

          indiennes envoyées pour mater l'insurrection tamoule. Sur le plan économique, New Delhi a unilatéralement

          levé les restrictions quantitatives et abaissé les barrières tarifaires sur certains produits importés du Sri

          Lanka, afin d'équilibrer la balance commerciale, qui reste largement favorable à l'Inde. Des mesures

          similaires sont prises avec les autres Etats voisins, notamment le Népal, avec lequel le traité sur le

          commerce signé en 1991 a été renouvelé en décembre 1996. Pour M. Inder Kumar Gujral, c'est un pas

          vers la libéralisation du commerce, afin de créer à terme une zone de libre- échange en Asie du Sud.

 

          L'Inde reste cependant préoccupée par plusieurs tendances présentes dans la gestation du nouvel ordre

          mondial. Sur un plan général, elle redoute la suprématie occidentale, surtout l'hégémonie des Etats-Unis,

          désormais seule superpuissance. Elle craint, notamment, que l'Occident n'impose des règles du jeu dans les

          relations internationales ne tenant compte ni des difficultés spécifiques ni de l'avis des pays anciennement

          colonisés, et sous-développés.

 

          Ainsi, certains concepts l'inquiètent particulièrement. Par exemple, elle considère le droit d'ingérence

          humanitaire, ainsi que la tendance à lier l'aide internationale au développement à des conditions politiques

          (telles que le respect des droits de l'homme), comme une immixtion dans les affaires intérieures des Etats

          indépendants. Elle s'oppose également à la mise en cause de l'intégrité territoriale des Etats au nom du

          principe de l'autodétermination, qui entre en contradiction avec celui de souveraineté nationale.

 

          Dans le domaine économique, elle redoute que l'universalisation du modèle libéral, l'intégration économique

          aux niveaux mondial et régional, ne laissent de côté des besoins spécifiques des pays en voie de

          développement. Dans les négociations commerciales multilatérales, elle s'oppose aux pays du monde

          développé sur des dossiers tels que la propriété intellectuelle, la réduction asymétrique des droits de

          douane, etc.

 

          Enfin, d'une manière générale, elle considère que le clivage Nord-Sud demeure encore valable comme grille

          de lecture de nombreux phénomènes mondiaux et comme moyen de mobilisation politique. Pour elle, les

          inégalités du système économique international n'ont pas disparu, et il faut donc relancer le dialogue

          Nord-Sud.

 

          L'Inde continue de défendre ces positions au sein des forums internationaux comme l'ONU et le

          mouvement des non- alignés. A la dernière réunion des ministres des affaires étrangères de ce mouvement,

          à New Delhi, en avril, elle a tout mis en oeuvre pour trouver une position commune sur la réforme de

          l'ONU et sur l'élargissement du Conseil de sécurité, où elle souhaite obtenir pour elle-même et pour

          d'autres pays du Sud un siège permanent.

 

          Les voix ne manquent pas dans le pays pour souligner l'inanité du maintien du mouvement des non- alignés

          dans un monde profondément bouleversé par la chute de l'URSS et la fin de la bipolarité. Pourtant,

          souligne-t-on à New Delhi, si le mouvement ne brille pas par son efficacité, il demeure un forum de

          réunions et d'échanges réguliers entre pays partageant au moins certaines préoccupations. D'ailleurs, aucun

          de ses membres, à l'exception de l'Argentine, ne l'a quitté. Au contraire, la Russie, invitée comme pays

          observateur, aurait exprimé le souhait d'y adhérer ! Pour l'Inde, la nécessaire adaptation au nouvel ordre

          mondial ne signifie pas qu'elle doive rompre totalement avec sa diplomatie traditionnelle.

 

                                                                        JYOTSNA SAKSENA.

 

 

          [Inde]  

 

 

 

          (1) Cf. Times of India, New Delhi, 9 mars 1997.

          (2) Lire Jyotsna Saksena, « Le veto nucléaire indien », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

          (3) Cf. The Hindu, New Delhi, 19 mars 1997.

          (4) Les pays membres de la Saarc sont le Bangladesh, le Bhoutan, l'Inde, les Maldives, le Népal, le Pakistan et le

          Sri-Lanka.