La diagonale du fou

Serge Truffaut

Le lundi 17 septembre 2001

Les talibans, les fondamentalistes pakistanais, les Iraniens, les Chinois, la faillite économique, les Américains, la Russie... en adhérant à la communauté internationale, le général Musharraf a peut-être ouvert la porte à la guerre civile.

Le gouvernement pakistanais a donc tranché. Il a acquiescé à la requête formulée par Washington en prenant soin de jongler quelque peu avec les mots, avec les positions. Dans la résolution qu'ils ont adoptée, les militaires commandés par le général Pervez Musharraf ont souligné que le soutien est accordé «à la communauté internationale dans le combat contre le terrorisme.» Jamais, c'est à noter, les États-Unis n'ont été mentionnés. Mieux, le ministre des Affaires étrangères du Pakistan a précisé que «la politique du Pakistan étant de toujours appuyer les décisions du Conseil de sécurité, le gouvernement pakistanais se dégage ainsi de ses responsabilités au terme de la loi internationale». On le voit, le Pakistan tente de se défausser. On le comprend.

On le comprend, on le conçoit car ce gouvernement a été appelé à choisir son camp dans un univers se composant d'une multitude de camps. Il était et reste pris entre l'arbre et l'écorce; il a dû résoudre le dilemme cornélien: le devoir d'État ou le devoir de famille. Si l'on veut demeurer un membre de la communauté des nations, si l'on opte pour le devoir d'État, alors on se range derrière les États-Unis, mais également derrière ces pays en butte à l'Afghanistan depuis des années, soit l'Iran, la Russie, la Chine, la Turquie et toutes les républiques d'Asie centrale. Par contre, on ouvre grandes les portes de l'aliénation. Celle des membres de sa famille. Celle de l'Islam. Être condamné à choisir entre le devoir de famille et le devoir d'État, c'est être confronté au tragique de la diagonale du fou.

Il est peut-être probable que l'une des clés pouvant favoriser une compréhension des énormes enjeux auxquels nous faisons face, s'appelle Kargil. De quoi s'agit-il? Au printemps de 1999, l'armée pakistanaise mène une offensive dans la province de Kargil, province du Cachemire alors sous domination indienne. Peu après, le président pakistanais Nawaz Sharif, alors en butte aux militaires, demande au président Bill Clinton qu'il intervienne publiquement pour sonner le rappel des troupes. Que l'on ait fait appel au grand Satan américain, que l'on se soit appuyé sur l'autorité d'une puissance occidentale pour mettre un terme à une aventure guerrière considérée comme une guerre sainte a soudé comme jamais les partis islamistes du Pakistan.

En septembre 1999, 19 formations politiques se regroupent au sein de la Grand Democratic Alliance et exigent le départ du président Sharif. Le Jamaat-e-Islami, le parti islamique le plus puissant du Pakistan fait quotidiennement écho à l'alliance démocratique pendant que le Jamiat ul-Ulema-i Islam et toutes les organisations extrémistes qui adhérent, dont les talibans, à l'école Deobandi, la plus fondamentaliste de l'univers islamique, se manifestent également. Une quarantaine de personnes sont tuées. La rue est à feu et à sang. L'armée intervient. Elle impose la loi martiale pour la troisième fois depuis l'indépendance du Pakistan, il y a 53 ans de cela.

Depuis lors, l'armée se débat sur tous les fronts. Absolument tous. Sur le front extérieur, le Pakistan s'est aliéné au fil des dernières années la Russie, l'Iran, l'Inde plus que jamais, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et le Kirghizstan qui tous soutiennent l'Alliance du Nord, du défunt commandant Massoud, qui sont en guerre avec les talibans. Qui plus est, ces pays accusent le Pakistan d'être directement impliqué dans les actes commis par les talibans sur leur territoire respectif. Même la Chine a tout un contentieux avec le Pakistan en raison de l'aide que ce dernier alloue aux fondamentalistes du Uighur Muslil Militants de la province de Xinjiang.

Sur le front intérieur, la récession qui fait des ravages depuis six ans maintenant a plongé le pays dans le gouffre des dettes énormes: plus de 32 milliards. Qu'on y songe: 67 % du budget de l'État est monopolisé par le remboursement des intérêts. Et des intérêts seulement. Surtout, cette saignée économique ayant laminé les classes petites et moyennes, en plus de réduire des millions de pauvres à l'état de dénuement absolu, a grandement favorisé l'expansion des groupes fondamentalistes. Ils n'ont rien à perdre. Absolument rien à perdre en rejoignant les rangs de la branche la plus obscurantiste de l'islam.

Que les autorités pakistanaises obtiennent des talibans la livraison de Oussama ben Laden ne devrait pas changer grand-chose sur le front intérieur. En ayant satisfait les Occidentaux, les militaires savaient et savent pertinemment que la guerre civile est désormais inscrite à l'agenda de l'histoire.