Le système des castes au sein de la communauté pakistanaise en France : contradiction entre l’idéologie et la réalité.

 

                                               Roomi Hanif

 

 

Dans les années 70, les Pakistanais sont venus en France par nécessité. Ils viennent souvent des villages, ou des petites villes, et très rarement des grandes agglomérations. Ils sont majoritairement originaires du Panjab.

Les pakistanais ignorent pratiquement tous qu’au moment où ils sont arrivés, la France avait suspendu l’immigration (en 74). Ils pensent au contraire que la France avait fait appel à de la main d’oeuvre étrangère, ce qui n’est pas tout à fait faux, car juste un peu avant, la France avait eu effectivement besoin d’hommes, et à cette époque ils avaient tous trouvé un travail. Ils ont exercé des activités comme vendre des journaux, travailler dans les restaurants... Ils sont restés en groupes dans des foyers, ou des chambres de bonne dans des conditions précaires jusqu’à l’obtention d’une carte de résidence.

Dès l’obtention de la carte de séjour, la majorité d’entre eux a alors pris un appartement (souvent dans des HLM) et a fait une demande de rapprochement familial. Petit à petit beaucoup de Pakistanais ont opté pour un travail indépendant et ainsi “être son patron” : Leur choix de faire un travail indépendant ressemble fortement à celui des Pakistanais/Indiens d’Angleterre. En effet, ces derniers ont dans une majorité préféré s’installer à leur propre compte dès qu’ils le pouvaient. Ils ont fait, et font les marchés, ont ouvert des boutiques, des restaurants, des ateliers de confection...

La présence des Pakistanais en France est une présence discrète par son petit nombre; ils seraient environ 50 000, mais ce chiffre est à prendre avec précaution, car il n’est pas possible d’avoir un chiffre exact. Encore aujourd’hui, chaque année, de nouveaux Pakistanais entrent clandestinement sur le territoire français et travaillent souvent dans le quartier pakistanais, dans le 10ème arrondissement, à Paris.

Les Pakistanais habitent de manière très éparpillée à Paris et dans la région parisienne, à l’exception de quelques villes telles que Garges, Sarcelle, Bobiny, Evry, Orly, Champigny, Dreux... où l’on peut trouver une concentration de quelques centaines de familles.

 

Au moment où une personne émigre, c’est une culture et une religion qui se déplacent et s’installent avec elle dans le pays d’accueil, et parce qu’elles sont déracinées, isolées, elles prennent une forme solide, ou encore s’adaptent à un nouveau mode de vie.

Lorsque les Pakistanais sont arrivés en France, leur plus grande préoccupation a été de préserver au mieux leur religion; tous se sont débrouillés comme ils le pouvaient pour faire lire aux enfants le Coran, les Hadiths, et leur apprendre la prière... Il semblerait que les Pakistanais réussissent à trouver et fixer une identité dans la religion musulmane. Ils sont “avant tout musulmans” comme ils le disent, et se laissent souvent bercer dans l’idée d’être plus proche du monde arabe que du monde indien. Cette idée et conviction les aident à fermer les yeux sur un sujet tabou : ils vivent et pensent au quotidien à “la façon indienne”....

Comment peut-on nier que dans l’islam indo-pakistanais, il y a pénétration d’idées hindoues ? - Beaucoup de rites sont accomplis avec des offrandes de fleurs... Dans le soufisme, nous trouvons la pratique du Yoga, des exercices physiques qui nous aideraient à atteindre la spiritualité. Et la société pakistanaise entière entretient depuis des siècles le système des castes...

 

 

En effet, on ne peut parler de la communauté pakistanaise sans parler du système des castes, qui est profondément ancré dans la mentalité des Pakistanais, et qui prend concrètement une place aussi importante que la religion. Ce sujet est souvent très embarrassant, car pousser la discussion sur les castes conduit les gens à se remettre en question, et soulève de profondes contractions dans le noyau même de cette image de “musulman le plus fidèle possible aux écrits islamiques” qu’ils se font d’eux-mêmes. La meilleure façon de continuer à être fidèle aux traditions embarrassantes est celle de fermer les yeux, et prendre les traditions comme quelque chose de naturel... que l’on ne désire pas forcément mais qui est imposé. Cela enlève toute responsabilité, et rend l’individu “victime de sa communauté”. Cette attitude est choisie par un grand nombre, car c’est simplement l’attitude la plus facile à adopter. Le système des castes est l’une des choses les plus flagrantes qui différencie les Pakistanais des autres musulmans. Il est inutile de dire que les Maghrébins, Turcs... sont profondément surpris lorsqu’un Pakistanais essaie de leur expliquer le système des castes; et l’image qu’ils se font d’eux : les “musulmans-hindous” ne fait que prendre une ampleur un peu plus grande.

 

Je me propose de décrire le plus clairement possible les différentes castes dont on entend parler.

Il n’est pas question des citer les castes dans un ordre hiérarchique précis, car personne n’est jamais d’accord pour dire qui est “inférieur” à qui. Je séparerai les castes entre trois groupes : les castes souvent reconnues comme “supérieures”, les castes souvent dites “inférieures”, et le troisième groupe qui est celui des “intouchables du Pakistan”.

 

Les “hautes castes” sont les suivantes (tous les noms sont donnés en langue panjabi) :

 

-Jat : Propriétaires terriens; ils rajoutent à leur prénom le nom de “Chaudry”, “Shima”, (ce n’est pas systématique). On trouve cette même caste chez les Sikhs.

-Rajput : Princes, mais propriétaires terriens en grande majorité. On trouve cette caste chez les hindous.

-Arian : La tradition orale dit que ce sont des descendants de l’armée d’Ibn Qasim, dont les troupes avaient été créées en Perse. Ils sont originaires de la Perse et sont devenus avec le temps propriétaires terriens. On ne trouve cette caste que dans le Panjab. Ils rajoutent à leur prénom le nom de “Chaudry”, “Mian”, “Mair”, parfois “Khan.”

-Shaikhs : Commerçants, ils se disent descendants d’arabes; ils rajoutent à leur prénom le nom de “Malik.”

-Sayed : Religieux, leur travail consiste aussi à faire des amulettes, ils se disent descendants de la famille du Prophète Mohammad.

-Kashmiri : D’origine du Kashmir, ils forment une caste dans le Panjab, font divers métiers comme commerçants, bouchers, contremaîtres... Ils rajoutent à leur prénom le nom de “But.”

-Kakayzai : Commerçants. Ils rajoutent à leur prénom de nom de “Malik.”

-Qazi : La tradition orale dit qu’ils descendraient des soldats afghans. Ils auraient depuis le début exercé la fonction de religieux. Actuellement c’est une caste de grands propriétaires terriens; elle est très largement représentée dans l’administration et la bureaucratie. Ils rajoutent à leur prénom le nom de “Qureshi”.

-Pathan : Descendants de pathans, ils forment une caste dans le Panjab, ils font divers métiers comme fonctionnaires, commerçants...

-Gujar : Bouviers, et souvent propriétaires terriens.

 

Les “petites castes” sont les suivantes :

 

-Tarhan : Menuisiers.

-Qamyar : Potiers.

-Lowar : Forgerons.

-Kassaï : Bouchers.

-Mirassi : Musiciens ambulants, troubadours.

-Mautchi : Cordonniers.

-Tobi : Blanchisseurs.

-Darzi : Couturiers.

-Jalaye : Tisserands.

-Lahari : Teinturiers.

-Mashqi : Porteurs d’eau.

-Teli : Huiliers.

-Balwalai : Messagers.

-Naï : Coiffeurs; ils sont aussi capables de faire de petites opérations, ils circoncisent les nouveaux nés et sont cuisiniers pendant les fêtes et les mariages...

-Fakir : Ils sont nourris par les gens du quartiers où ils habitent, en échange de toutes sortes de petits travaux (laver la vaisselle, préparer le narghilé...).

 

Les “intouchables du Pakistan” :

 

Les Pakistanais ont leurs intouchables qui ne sont autres que les Pakistanais chrétiens, ou hindous. Ces derniers sont considérés comme étant impurs, ils font les métiers les plus polluants. Beaucoup d’entre eux travaillent chez des particuliers, font le ménage, mais ne doivent pas toucher à la vaisselle... Ils ne peuvent pénétrer dans la cuisine que pour laver le sol.

 

Aujourd’hui encore, le système reste maintenu, mais pas aussi fermement qu’il l’était il y a 20 ans. Il y a eu une évolution évidente. Les castes existent toujours mais on ne pose plus tout à fait le même regard sur elles. Désormais le sujet est discuté, débattu, remis en cause par un nombre considérable de Pakistanais, et plus particulièrement par la deuxième génération.

Il y a deux décennies seulement, à chaque caste était attribué un métier précis; et une personne de “haute caste” ne pouvait pas se “rabaisser” à faire un métier destiné à une “basse caste” (par exemple devenir blanchisseur, forgeron...); aujourd’hui, ce n’est plus le cas, une personne de “haute caste” peut exercer un métier traditionnellement attribué à une “basse caste”, sans que l’entourage en soit choqué. Il est en de même pour quelqu’un de “basse caste” : un forgeron par exemple peut exercer un autre métier, il se sent tout à fait libre de devenir l’égal de n’importe qui. Mais il sera toujours marqué de sa “basse caste” par son entourage, et pour échapper à cette étiquette, il lui faudra partir ailleurs et s’installer là où personne ne le connaît. Dans une nouvelle ville, on peut remonter dans la hiérarchie...

 

Dans leur grande majorité, les Pakistanais sont d’accord pour dire que le système des castes va à l’encontre des écrits islamiques, mais ils le perpétuent quand même car c’est une tradition liée à la notion de l’honneur; c’est une sorte de fatalité qu’ils n’ont pas inventée, mais qui leur a été transmise par leurs parents. Ils pensent (dans l’absolu) que lorsqu’il n’y aura plus de castes, ce sera meilleur pour tous, mais pour l’instant cela existe, et il est difficile de ne pas en tenir compte, sans cela ils prendraient le risque de se voir “rejetés” par la famille.

Si la première génération semble pour une bonne part avoir au moins changé de discours, ne serait-ce qu’en acceptant de discuter des castes sans s’énerver, ni être choquée, la deuxième génération semble plus ouverte et se sent prête à laisser cette tradition concrètement. Mais, encore une fois, les parents sont un obstacle à une évolution rapide, et beaucoup de jeunes suivront les consignes de ces derniers afin de ne pas les blesser; mais ils ne transmettront certainement plus cette “hiérarchie” aussi strictement qu’eux.

 

Même si certaines personnes de la première génération ont fait l’effort d’être réellement plus ouvertes sur ce sujet, elles ne sont pas prêtes à faire des mariages inter-castes avec n’importe quelle caste; une “haute caste” est toujours exigée pour une “haute caste”. Mais il faut savoir que les mariages inter-castes sont acceptés plus facilement pour un garçon que pour une fille.

Une fille de bonne famille et de “haute caste” disait lors de mon séjour au Pakistan :

“Aujourd’hui si un garçon veut épouser une fille qui n’est pas de sa caste, ça ne pose pas beaucoup de problèmes, les parents finissent par accepter, ce qui prouve que les choses ont changé. Quand mes parents étaient jeunes, pour les garçons aussi c’était presqu’impossible. Mais si une fille le veut, c’est encore un énorme problème voire une catastrophe, n’est-ce pas illogique ? La fille de l’autre peut le faire mais pas la leur ?... Cette fille de l’autre qui ne sera pas autre chose qu’un membre de leur famille, et quel membre ? Une belle-fille, le symbole de leur honneur, tout comme les filles de la maison ?... Moi, je ne comprends pas, je suis tellement révoltée, on m’impose encore cette vieille pensée ! Mais au fond de moi, rien ne peut être imposé, rien, je trouve ça nul ! Qu’on vienne me dire que c’est comme ça dans notre religion, alors j’y croirai... j’attends. Mais face à ça les autres ne savent jamais répondre intelligemment !”

La profonde révolte des jeunes face à ce système, qui prend trop de temps à ne plus exister, montre qu’il y a là une évolution évidente qui est en train de se faire au Pakistan même; une fille qui normalement est censée rester silencieuse (une des plus grandes vertus de la femme indo-pakistanaise) parle désormais des faits de société.

Une autre fille disait :

“Le Pakistan a beaucoup changé, si quelqu’un est bien, pourquoi lui demander sa caste ?... ce n’est pas la caste qui fait la personnalité. Mais mon frère ne le voudra jamais, même si lui, il a épousé une fille qui n’était pas de notre caste. Ceci dit je peux dire que d’ici encore vingt ans, les choses auront encore plus changé, et concrètement, c’est sûr.”

 

Qu’en est-il en France ?

 

La situation reste aussi complexe qu’elle l’est au Pakistan, cependant elle est quelque peu différente quand même.

Lorsque les Pakistanais sont arrivés en France, les hommes ont d’abord vécu en groupes. Ils se sont souvent débrouillés pour être avec des personnes qu’ils connaissaient déjà au Pakistan, ou encore se sont tout simplement fait de nouveaux amis. Lorsque leur famille les a rejoints, ils avaient dans une grande majorité déjà pris un appartement dans un HLM, et s’étaient retrouvés un peu éparpillés dans les banlieues parisiennes. Les femmes se sont donc vues complètement isolées, du jour au lendemain, et ont tenté de nouer des liens avec d’autres femmes Pakistanaises, souvent celles qui se trouvaient le plus proche de leur domicile, (beaucoup ont tenté de garder des liens avec des personnes qu’elles connaissaient déjà au pays, mais l’éloignement géographique les ont plus fréquemment empêchées de se voir régulièrement...). C’est ainsi qu’un bon nombre de familles qui se dit être de “haute caste” s’est vu fréquenter des voisins de “basse caste.” Bien entendu, les castes se sont toujours côtoyées, mais la manière dont les gens allaient se rencontrer en France allait profondément bouleverser quelques unes des règles fondamentales d’un tel système. En effet, la relation entre “hautes castes” et “petites castes” était une relation qui n’avait rien à voir avec celle que les gens allaient connaître dans la diaspora. Au Pays (surtout à l’époque où ils l’avaient laissé), cette relation était une relation “de maître à serviteur”, et chacun jouait son rôle. En France, cela n’a pas du tout été le cas, les “hautes castes” se sont vues pratiquement obligées de voir les “petites castes” comme égales à elles (du moins en apparence, nous verrons cela plus tard), car rien que le fait de voir quelqu’un qui parlait la même langue, qui avait la même culture et religion, les isolait moins les uns des autres. Les visites régulières et réciproques étaient après tout un très grand pas pour les “hautes castes.” Voyons ci-dessous quelques paroles d’une femmes de “haute caste” qui reflètent ce que nous venons de dire, et plus encore, le sentiment ambigu que beaucoup de personnes ont pu ressentir (et ressentent toujours).

“Je suis de haute caste, au Pakistan on avait des serviteurs comme toutes les hautes castes, des gens qui travaillaient aussi bien pour aider à la maison qu’aux champs pour aider mon père. A la mort de mon père ç’a été le chaos total, les fils se sont mal occupé du commerce, et on est allé droit dans la misère !... On m’a mariée, et je me suis retrouvée dans une famille qui avait subi pratiquement le même sort. J’ai vendu mes bijoux pour faire sortir mon mari de cette misère qui n’en finissait plus !... Quand on est arrivé là, rien que le fait de voir une Pakistanaise m’enchantait le coeur, et isolée comme j’ai été, je me fichais bien de savoir de quelle caste étaient nos voisins... et eux, ils ne demandaient pas mieux. On a tous vécu l’extrême isolement ! On s’invitait... Mais j’avoue que lorsque j’ai su qu’ils étaient de basse caste, ça m’a fait quelque chose. Je réfléchissais, là-bas, les gens qui nous servent ne s’assoient pas à la même hauteur que nous par exemple, et ici, ils s’assoient sur le canapé... ils sont... complètement égaux à nous, et pourtant... ils ne le sont pas, on a tous un passé, à eux aussi ça doit leur faire bizarre de se voir ainsi traiter grâce à la France !... ?... D’ailleurs c’est pour cela qu’ils n’en reviennent pas. Ils n’ont jamais su ce que était que d’être aisé, c’est pourquoi vous remarquerez que ce sont les gens de basse caste qui souvent  se vantent le plus : ‘on a ci, on a ça, on a acheté ci, on a acheté ça...’ Avec le temps, je me suis rendue compte que je préférais rester seule que de voir des gens qui n’arrêtaient pas de se vanter, et qui n’avaient pas une conduite de vie comme la nôtre.”

Fréquemment les gens de “basse caste” ont tenté de remonter dans la hiérarchie, mais l’entourage réussit souvent à savoir indirectement qui était qui au Pakistan, par l’intermédiaire d’autres personnes. Cette femme par exemple avait su par une autre femme de “haute caste” que ses voisins étaient leurs cordonniers au Pakistan; cette femme se doutait bien de la “basse caste” de ces personnes, mais ne pouvait pas en être sûre. Elle rajoutera par la suite que, pour elle, cela était assez flagrant, car les “hautes castes” et les “basses castes” ne se conduisent pas de la même manière : “Les gens de basse caste sont plus avares, et ils n’ont pas honte de demander quelque chose à quelqu’un... ils ne savent pas recevoir des invités, ils ne préparent pratiquement rien quand ils invitent des personnes à dîner; et lorsqu’ils sont à leur tour invités, ils se jettent sur la nourriture, ce sont des petites choses qui révèlent votre identité.”

 

A ce sujet, la communauté pakistanaise de France se différencie de la communauté pakistanaise d’Angleterre où l’émigration fut à telle point massive que des villages entiers avaient émigré, et chacun était forcé de “retrouver sa place” dans le nouveau pays : les coiffeurs sont souvent restés coiffeurs etc. En Angleterre ce problème est à ce point aigu qu’il fait encore parler de lui dans les journaux. Pour montrer l’ampleur de cette situation,  je voudrais donner un exemple qui a fait la une des journaux il y a quelques années en Angleterre : une femme de “très basse caste”, mariée et ayant des enfants, se faisait régulièrement violer par des hommes de “haute caste”; elle était “offerte” par son mari à ces hommes qui lui rappelaient qu’il était un moins que rien; et étant de “haute caste” ils avaient même ce droit là sur lui... Pendant des années, cette femme subissait des viols, jusqu’au jour où elle finit par tuer l’un de ses violeurs. Ce qui est encore plus étrange, c’est qu’une fois devant le juge, elle mit un temps fou avant d’avouer les raisons de ce meurtre, car elle avait un honneur a préserver !

En France, on n’assiste pas du tout à une copie de ce système des castes. Seulement comme ces Pakistanais de la première génération ont vécu dans ce système depuis leur enfance, ils ont encore du mal à se débarrasser de cette hiérarchie qui est profondément ancrée en eux. Elle ne se fait ressentir qu’à travers des mots, des pensées uniquement... mais jamais dans une pratique qui ressemblerait à celle que nous venons de voir plus haut...

Avec le temps, on peut dire qu’on trouve chez les Pakistanais une bonne moitié qui est prête à faire des mariages inter-castes, mais il faut que cela reste dans certaines limites. Les “hautes castes” veulent bien s’ouvrir, mais ne veulent alors rester qu’entre “hautes castes”, ou encore très difficilement avec une “basse caste”, surtout s’il s’agit de donner une fille. Les “petites castes” font la même chose mais entre “petites castes.” Assisterions-nous petit à petit à la création de deux grands groupes?... Aussi bien en France qu’au Pakistan ?

Si un nombre considérable a fait un pas en avant, d’autres ont exactement les mêmes pensées qu’il y a vingt ans. Il est inimaginable pour eux de faire des mariages inter-castes, même s’il s’agit de marier un fils. Certains vont même jusqu’à n’avoir que des amis de leur caste uniquement. Ainsi, ils se différencient clairement des Pakistanais qui les dérangent, et qui selon eux ne leur ressemblent pas. C’est le cas de Noor (22ans, étudiante en B.T.S), dont le père est “arian”, et n’entretient des relations amicales qu’avec des “arians.”

Alors que certains font semblant de considérer les “petites castes” comme égales à toutes les autres castes, ou préfèrent ne pas aborder la question et montrent une sorte d’indifférence artificielle, d’autres (une très petite minorité de la première génération) les voient réellement égales à toutes, il arrive de rencontrer des personnes qui s’énervent franchement sur une discussion de ce genre.

 

Autrement dit, les gens qui disent à voix haute des propos rabaissants et dégradants sont une minorité, car même si une bonne moitié n’est pas prête à s’ouvrir complètement (faire des mariages inter-castes..), ils ne se privent pas d’avoir des relations profondes, des copinages, une bonne entente avec les personnes qu’ils considèrent comme étant de “petite caste.”

Voyons ce que dit (d’un ton énervé) une femme de “haute caste” de la première génération : 

“Comment faire comprendre aux Pakistanais que le système des castes est un système hindou, oui, hindou, généralement ça les embête ce qui est hindou, non ? alors pourquoi ils ferment les yeux sur ça ?... C’est hindou. Les musulmans sont des gens qui doivent croire à une réelle égalité entre les hommes et non à ‘celui là est petit ! et celui là est grand !’ On est tous musulmans et égaux ! ils ont tort ceux qui perpétuent cela tout en sachant que ce qu’ils font est proscrit par notre religion. Moi je marierai mes enfants avec n’importe quel Pakistanais !”

 

Une autre femme dit :

“Nous voyons tout le monde, je ne fais pas attention aux castes, mais pour les mariages... c’est un autre problème, je voudrais qu’ils se fassent dans la caste, au moins dans une haute caste.”

 

Les jeunes sont certes différents de leurs parents, mais leur position reste cependant ambiguë.

Une très grande majorité de la deuxième génération est d’accord pour dire que ce système, ou plutôt cette pensée (car en France, ce n’est nullement une relation “maître-serviteur”), est une chose qu’il faudrait bannir, que les castes vont à l’encontre de l’islam. En effet, dès qu’on parle contre les castes, on s’appuie sur la religion musulmane.

Seulement, même si la majorité (qu’elle soit sincère ou pas) avoue que ce système hiérarchique est un mauvais système, elle n’est pas prête à faire le pas en premier; chacun lance la balle à l’autre, et remet la faute sur l’entourage. Le “moi” est rarement mis en cause, c’est toujours “la communauté” qui semble être l’éternelle fautive... ce qui après tout facilite bien des choses. On se rend bien compte qu’il n’est pas uniquement question d’aimer ou de pas aimer, d’y croire ou de ne pas croire. Les jeunes ont grandi avec cette notion soit d’ “inférieur-supérieur” bien définie et stricte, soit de différence fatale... à accepter et à ainsi jouer le rôle d’une “victime d’une communauté traditionnelle”. Comme nous venons de le voir, les choses les plus illogiques n’ont pas d’autres d’explications que celle ci : “c’est comme ça... on n’y peut rien... si je pouvais... je... mais je ne suis rien...”. La caste est fermement liée à l’izzat (l’honneur), et la communauté pakistanaise vient d’une société où l’honneur est considéré comme étant la chose la plus importante pour une personne, car il vaut mieux mourir que d’être déshonoré. Face à une telle importance de l’izzat, les enfants se sentent frustrés et savent d’avance qu’ils ne pourront décevoir à ce point leurs parents. C’est pourquoi beaucoup ont accepté des mariages dans la caste, sans se poser trop de questions, d’autres n’ont simplement pas eu d’autres solutions... Une minorité a pu librement choisir son partenaire.

 

Depuis son enfance, Noor a vu ses parents fréquenter des “arians”, ou encore des gens de hautes castes : “Pour mes parents les castes c’est quelque chose de fondamental, ils préfèrent n’avoir des liens qu’avec des gens de notre caste, à la rigueur avec d’autres hautes castes, mais pas avec les petites. Jamais ils n’auraient accepté un beau-fils “non-arian”, c’était une question d’honneur pour eux. Ils étaient vraiment très rigides sur ce point, et j’ai dû me marier avec quelqu’un de la caste. Je n’avais pas le choix, soit je les déshonorais, soit j’acceptais, et je n’avais pas le courage de les déshonorer, je n’ai pas même eu le courage de leur dire que je ne voulais pas... Je savais que leur dire ça n’aurait servi à rien du tout, ils sont trop stricts. Moi je trouve ça bête, je ne ferai pas subir ça à mes enfants.” - Je voudrais ajouter qu’il y a ce qu’on dit, et ce qu’on fait. Car j’ai vu le père de Noor au mariage d’une famille pakistanaise de “basse caste” (cordonniers). En fait, même si certaines personnes disent n’entretenir des relations qu’avec des “hautes castes”, dans la réalité, cela n’est pas vraiment possible.

Shabnam qui a 25 ans et a le niveau maîtrise, fait partie de ceux dont les parents ont changé avec le temps, ils admettent que ce changement rapide est dû à l’Europe; le fait de vivre loin de la société pakistanaise leur a permis d’avoir un esprit critique sur leur propre communauté... : “Ç’a été dur avec mes parents, il était impossible de leur faire admettre des choses simples sur ce sujet, pendant des années et des années ils ont tenu des discours aussi médiocres que les autres... et moi de mon côté j’ai tenu tête; pourtant je n’aimais personne, je n’avais pas de but précis dans ma tête... je n’attendais pas quelque chose de leur part, mais c’était une question de principe. Je savais que les castes étaient un truc à jeter à la poubelle, et c’est tout, et arrêter de dire bêtement ‘oui, mais... c’est la tradition’, j’aimerais que les Pakistanais fassent quelques choix : voudraient-ils garder leurs traditions hindoues ou devenir un peu plus musulmans?... Ils sont forts pour hurler haut et fort qu’ils sont musulmans, mais dans leur façon d’être c’est tout autre chose : les castes, la dot... et je ne sais quoi encore. Je n’ai rien contre les hindous, et contre les traditions, qu’elles soient hindoues ou pas, ce que je veux c’est qu’on fasse un peu d’effort pour garder les bonnes traditions, et anéantir les autres, si on le veut ce n’est pas compliqué, je n’aime pas cette notion de  fatalité qu’entretiennent les Pakistanais. Mes parents ont fini par comprendre qu’il fallait changer... Et depuis quelques années, ils sont d’accord avec moi, je pense que pour le mariage, ils accepteraient quelqu’un d’une autre caste, mais il faut qu’il soit d’une haute caste quand même. Je pense que c’est déjà ça. Le dialogue perpétuel sert à quelque chose, et je ne crois pas à une fatalité comme le “dharm” hindou, mais je pense que même chez eux, il doit y avoir des gens qui doivent penser contre ce genre de stupidités, je ne voudrais pas qu’on se méprenne sur moi, seulement gardons ce qui est bien, laissons ce qui est honteux !”

 

Ali qui d’une mère française de souche et d’un père muhajir, sera le seul à ignorer l’existence des castes, mais lui aussi avait tout même remarqué que son père posait un regard de supériorité selon “la classe” de quelqu’un: “En ce qui concerne les castes, mon père m’a toujours dit qu’il n’y avait pas de castes dans la religion musulmane. Dans la pratique, il fait quand même une différence entre la ‘haute classe’ et la ‘basse classe’, ce n’est d’ailleurs pas forcément une question de richesse. Je pense, d’après l’arbre généalogique que mon grand-père avait envoyé à ma mère, qu’il est, effectivement d’une bonne famille. La couleur semble également importante. Moins on est foncé, mieux c’est. Cela dit, un membre de ma famille s’est marié avec une africaine et cela n’a semble-t-il, choqué personne, ‘puisqu’elle était musulmane’ (j’ai bien dit semble-t-il). Je dois dire que j’ai par ailleurs des amis indiens chrétiens de Pondichéry qui, tout en étant chrétiens, me semblent animés des mêmes pensées. Ce système des castes, à mon avis, tient plus à une réalité du sous continent indien (et de ses environs) qu’à une religion en particulier.”

 

Si la deuxième génération a vécu dans cette hiérarchie, il est évident que c’est malgré elle, et que le système des castes (du moins cette pensée qui resurgit au plus fort surtout au moment du mariage), ne sera pas aussi intense ou n’existera plus d’ici peu de temps. Bien sûr, il n’est pas possible de prévoir l’avenir, mais il paraît logique que ce système disparaîtra dès que les jeunes ne seront plus sous l’emprise des parents (tandis qu’il faudra encore du temps au Pakistan), car une grande majorité des jeunes de la deuxième génération sont réellement convaincus qu’ils ne l’inculqueront pas à leurs enfants. Le fait d’être en Europe et ainsi isolés de leur société d’origine leur permettra sans doute de se détacher plus facilement de certaines traditions contraignantes.

 

 

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